(1963) Eléments d’analyse sociologique du stigmate dans les maladies chroniques (3)

Publié le 07.01.2011 | Mise-à-jour le 14.06.2013 | par Laurent Panes

Le plus souvent, les personnes stigmatisées partagent avec les "normaux" les mêmes systèmes de valeurs.


Le mot de stigmate désigne un certain attribut qui jette un discrédit profond sur la personne qui le possède, en fonction de ce que les autres pensent être en droit d’attendre d’elle selon son identité sociale [1].

Un stigmate est donc fonction de certains critères qui sous-tendent les jugements que nous faisons tous, plus ou moins consciemment, sur les personnes auxquelles nous avons affaire.
Analysant les attitudes "que nous, les normaux, prenons vis-à-vis d’une personne affligée d’un stigmate", qui nous conduisent à pratiquer toutes sortes de discriminations, Erving Goffman remarque que ces dernières aboutissent à la création d’une théorie, une "idéologie du stigmate", afin de justifier notre comportement envers l’individu stigmatisé (p.15).

Or, le plus souvent, ce dernier partage le système de valeurs de ceux qu’il croit être ses congénères (c’est-à-dire des "normaux"). Percevant qu’il n’est pas tout à fait traité comme il devrait l’être selon les standards de la civilité commune, il en arrive alors à "admettre qu’en effet il n’est pas à la hauteur de ce qu’il devrait être." (p.18)
C’est alors que peuvent surgir la honte, la haine et le mépris de soi, dans la mesure où il sera amené à considérer ce refus de la part des autres, de lui accorder respect et considération, comme justifié.
Cette situation débouche le plus souvent sur des tentatives de correction de l’attribut infamant. Ce qui peut donner lieu à toutes sortes de traitements plus ou moins efficaces ou l’exposer à "toutes sortes de charlatans" (p.20).

Le stigmate peut ainsi engendrer diverses réactions, d’adaptation, de déni, de surcompensation... Réactions qui peuvent venir confirmer les "normaux" dans leurs conceptions :
" Bien plus, il arrive que nous percevions la réaction de défense qu’a l’individu stigmatisé à l’égard de sa situation comme étant l’expression directe de sa déficience déficience Terme générique englobant toute lésion ou altération anatomique, physiologique ou psychologique... , et qu’alors nous considérions la déficience et la réaction comme le juste salaire de quelque chose que lui, ou ses parents, ou son peuple, ont fait, ce qui, par suite, justifie la façon dont nous le traitons." (p.16)

Mais le stigmate peut aussi être vécu comme une "bénédiction déguisée", comme dans cette lettre que cite Goffman d’une mère que la poliomyélite a rendue définitivement infirme :
"Mais maintenant, loin de ma vie à l’hôpital, je peux évaluer ce que j’ai appris. Car il n’y avait pas que la souffrance : il y avait aussi ce que j’apprenais par la souffrance. Je sais que ma conscience des autres s’est approfondie et accrue, que ceux qui me sont proches peuvent compter sur moi pour tourner vers leurs problèmes toute mon intelligence, tout mon cœur et toute mon attention. Cela, je ne l’aurais jamais appris en m’agitant sur un court de tennis." [2]

La maladie chronique peut entraîner de grandes souffrances, mais également être riche d’enseignement pour le patient, comme pour les soignants.


Source : Goffman E. (1963). Stigmate. Les usages sociaux des handicaps. Coll. Le Sens commun, Paris, Éditions de Minuit, 1975, 175 p.

Voir aussi nos entrées Chronisanté :


[1] La catégorie à laquelle appartient une personne et les attributs qu’elle possède.

[2] E. Henrich et L. Kriegel (eds) Experiments in survival p.19 New York Association for the Aid of Crippled Children, 1961 - Cité par Goffman