(1963) Eléments d’analyse sociologique du stigmate dans les maladies chroniques (1)

Publié le 14.12.2010 | par Laurent Panes

L’analyse par Erving Goffman de la problématique du stigmate (1963) comporte de nombreuses dimensions toujours d’actualité


Certains témoignages et analyses sociologiques autour du thème du stigmate sont liés directement aux maladies chroniques, comme celui-ci :
"Avant ma côlotomie [1], quand je sentais une odeur dans le bus ou le métro, cela me gênait beaucoup. Je me disais que les gens étaient dégoûtants, qu’ils ne se lavaient pas et qu’ils auraient bien dû passer par la salle de bain avant de se déplacer. Je pensais que c’était peut-être ce qu’ils mangeaient qui leur faisait émettre des odeurs (...) j’avais l’impression qu’ils étaient sales, dégoûtants. Bien sûr, je changeais de place à la moindre occasion et, quand je ne pouvais pas, c’est à contrecœur que je restais. Alors, naturellement, je suppose que les jeunes gens ont les mêmes sentiments à mon égard quand je sens  [2] [3]".

Diverses mesures d’aménagement sont ainsi mises en œuvre, comme dans cet autre témoignage d’une personne porteuse d’un anus artificiel :
"Je ne vais jamais dans les cinémas de quartier. Quand il m’arrive d’aller au cinéma, j’en choisis un grand, comme Radio-City, où je peux mieux choisir mon siège et m’asseoir en bout de rangée, ce qui fait que, si j’ai des gaz, je peux me précipiter aux toilettes [4]."

Pour Goffman, un stigmate est un attribut qui jette un discrédit sur la personne qui en est affligée. Il distingue les personnes discréditées des personnes discréditables.
Typiquement, ces dernières sont amenées à diviser le monde en deux groupes :

  • celui auquel elles ne révèlent rien (le plus nombreux),
  • et l’autre auquel elles disent tout et dont elles espèrent le soutien.

Il cite ainsi des cas de couples "où l’un fait partie d’une catégorie stigmatisée dont l’autre est membre honoraire" (c’est-à-dire un sympathisant).
Par exemple, "La femme d’un côlotomisé peut vérifier avec lui qu’il ne sent pas, allant jusqu’à être postée dans la maison pour intercepter les appels téléphoniques et les coups de sonnette, en sorte que l’irrigation n’ait pas à s’interrompre [5]".

Voici un des aspects de la question de la stigmatisation stigmatisation Parole ou action menant à transformer une déficience, une incapacité ou un handicap en une marque négative pour la personne. Voir Le Grand Dictionnaire terminologique québécois. parfois méconnue du grand public.


Source : Goffman E. (1963). Stigmate. Les usages sociaux des handicaps. Coll. Le Sens commun, Paris, Éditions de Minuit, 1975, 175 p.


[1] Terme retrouvé dans l’ouvrage d’Erving Goffman cité ci-dessus.

[2] Orbach et al Fears and Defensive Adaptations to the Loss of Anal Sphincter Control Psychoanalytical Review, XLIV (1957), cité par Goffman.

[3] Depuis, le matériel sur le marché permet de neutraliser les odeurs nauséabondes par des filtres en complément de recommandations alimentaires.

[4] Ibid.

[5] Goffman s’appuyant sur l’étude d’Orchard et al., p.118.