(1963) Eléments d’analyse sociologique du stigmate dans les maladies chroniques (2)

Publié le 20.12.2010 | Mise-à-jour le 14.06.2013 | par Laurent Panes

Une personne stigmatisée se voit régulièrement entourée "de professionnels qui viennent lui prêter leur assistance"


Il y a des maladies chroniques qui sont stigmatisantes et, dans ce cadre, on peut se demander si certaines pratiques actuelles de coaching Coaching Le coaching a pour but de "dynamiser" le patient. Il peut être traduit par "accompagnement. ou de counseling counseling Le counseling désigne en français un accompagnement global, sur le plan psychologique et social : "orienter, aider, informer, soutenir, traiter". ne relèvent pas dans une certaine mesure de l’analyse qu’a faite Erving Goffman, dans son étude classique, de la pratique des professionnels spécialisés dans la "gestion du stigmate".

Petite piqûre de rappel (pp. 130-134).

Selon Goffman, l’individu stigmatisé "se définit comme n’étant en rien différent d’un quelconque être humain, alors même qu’il se conçoit (et que les autres le définissent) comme quelqu’un à part." Une telle contradiction est une situation très inconfortable.
Et c’est là qu’interviennent les professionnels, qui viennent lui proposer diverses lignes de conduite, un certain nombre de codes, dont le premier est : "la façon la plus souhaitable de se dévoiler ou, au contraire, de dissimuler", agrémenté de différents conseils (recettes utiles en cas de situation délicate, comment se comporter avec les siens, avec les normaux, quels préjugés combattre, jusqu’où aller pour affronter sa différence...).

On prévient toujours les sujets "contre la tentation du faux-semblant intégral", et on les avertit de "ne pas trop reprendre à leur compte les attitudes dépréciatives des autres" à leur égard, ni encore moins de "faire le bouffon" [1].
Mais en même temps, inversement, on leur déconseille toute conduite qui serait destinée à "protester de leur normalité", à montrer qu’ils ne sont en rien différents des gens normaux, malgré les apparences.

Les codes de conduite ainsi préconisés apportent aussi à l’individu stigmatisé "des recettes pour adopter l’attitude qui convient envers lui-même".
Et Goffman de rajouter : "Ne pas suivre le code, c’est s’illusionner, s’égarer ; s’y conformer, c’est montrer son étoffe et sa valeur, deux qualités spirituelles qui se combinent pour produire ce que l’on nomme l’authenticité."

Plus loin dans le texte (p. 147), juste après l’examen du cas de l’épilepsie [2], un passage vient résumer l’ambiguïté de la situation d’une personne stigmatisée : "Ainsi, au moment même où l’on affirme à l’individu stigmatisé qu’il est un être humain comme tous les autres, on l’avertit qu’il serait peu sage de sa part de faire semblant et d’abandonner "son" groupe. Bref, on lui dit qu’il est comme tout le monde et qu’il ne l’est pas, la proportion à respecter entre ces deux états étant un sujet de désaccord parmi les orateurs. Cette contradiction, cette farce, c’est son sort et son destin."


Source : Goffman E. (1963). Stigmate. Les usages sociaux des handicaps. Coll. Le Sens commun, Paris, Éditions de Minuit, 1975, 175 p.

Voir aussi notre entrée Chronisanté :

(2009) Le coaching santé, une "nouvelle forme de contrôle social" ?.


[1] Jouer le rôle qui leur est assigné par les préjugés en question.

[2] L’épilepsie, quand elle est grave, est une maladie chronique : affection de longue durée (ALD). n° 9