(2008) Auto-étiquetage et diagnostic psychiatrique chez des adolescents

Publié le 04.02.2011 | par Laurent Panes

L’impact chez les adolescents de l’étiquette que constitue un diagnostic psychiatrique a été jusqu’ici peu étudié


Alors qu’aux États-Unis les adolescents sont de plus en plus diagnostiqués comme atteints de troubles mentaux sévères, on sait peu de choses sur l’interprétation qu’ils font de leur état, et de la stigmatisation stigmatisation Parole ou action menant à transformer une déficience, une incapacité ou un handicap en une marque négative pour la personne. Voir Le Grand Dictionnaire terminologique québécois. dont ils font l’expérience.

Or c’est une dimension importante à prendre en compte pour leur prise en charge, dans la mesure où la relation est avérée entre peur des étiquettes ou anticipation du stigmate d’une part, et évitement du traitement ou faible observance thérapeutique d’autre part.

La conceptualisation par les adolescents de leurs problèmes, la mesure dans laquelle ils les formulent en termes psychiatriques (auto-étiquetage Auto-étiquetage Issue de la sociologie de la déviance la notion d’étiquetage (labeling) renvoie au processus... ), a ainsi fait l’objet d’une étude américaine. Elle a analysé les relations de ce processus chez des adolescents recevant des soins intégrés (Managed care Managed care C’est l’ensemble des outils de gestion des soins censés offrir
aux assurés la meilleure qualité au meilleur rapport coût/efficacité). Traduit en français par soins intégrés ou maîtrise médicalisée des dépenses de santé.
) de santé mentale à divers indicateurs de ’bien-être psychologique (estime de soi, maîtrise de soi [1], dépression et auto-stigmate).

Lorsqu’on leur demandait ce qu’ils pensaient des "problèmes qu’ils rencontraient" et le type de langage qu’ils utilisaient pour les décrire, beaucoup ont semblé avoir les plus grandes difficultés à articuler une réponse (hésitations, regard sans expression, réponse initiale du type "je ne sais pas..."). Ils semblaient ne pas avoir l’habitude de se voir demander de réfléchir à la nature de leurs problèmes, en tout cas pas de cette façon.
Mais après quelques relances, tous formulaient des réponses, pouvant se regrouper en trois catégories :

  • 1) pas d’utilisation d’étiquettes psychiatriques ;
  • 2) incertitude sur les étiquettes ;
  • 3) utilisation d’étiquettes psychiatriques (auto-étiquetage).

Ainsi, environ un tiers des adolescents ne se voyaient pas atteints de troubles affectifs ou mentaux. Parfois ils décrivaient leur état comme reflétant des circonstances extérieures, par exemple des "problèmes dans la famille". D’autres admettaient qu’ils présentaient un trouble du comportement (se battre, être facilement frustré, faire une fugue...), mais tendaient à considérer ce type de conduite comme ne sortant pas des limites de la normalité, ou à en minimiser la portée. Dans certains cas, cela s’accompagnait d’une attitude de défiance, avec des commentaires du genre "je sais ce que les autres ont dit, et je le rejette".

La majorité témoignaient d’une incertitude et d’une confusion sur la nature de leurs problèmes :

  • De façon directe, ils ont utilisé de nombreuses expressions telles que "peut-être", "pas sûr", "probablement", "je ne sais pas", "je suppose".
  • De façon indirecte, cela se traduisait par des déclarations contradictoires.

Enfin, une minorité ont fait référence à un diagnostic ("problème bipolaire", "TDAH" [2]), à un état (condition) ("très déprimé émotionnellement"), ou à une addiction ("des problèmes avec la marijuana"), pour caractériser la nature de leurs problèmes. Leur ton, neutre, restait factuel, et ils émaillaient la discussion de leur cas de termes empruntés au DSM [3], pour se les approprier ("ma dépression", "mon trouble bipolaire"...).

Les adolescents qui s’auto-étiquettent sont également ceux qui rapportent les niveaux les plus importants de dépression, de démoralisation, de vécu d’auto-stigmatisation et de discrimination sociale.

Ces résultats rejoignent ainsi une approche déjà recommandée par certains dans la prise en charge des adultes : il est de plus en plus évident qu’aider ou encourager les personnes à reconnaître leur maladie mentale est bien moins important que de les aider à surmonter leur stigmate, auto-attribué ou public. Il s’agirait donc plutôt de leur permettre de prendre un rôle actif par rapport à leur affection.

Le vécu initial du trouble par le jeune gagnerait à être mieux connu des cliniciens.


Source : Moses, T., (2008). Self-labeling and its effects among adolescents diagnosed with mental disorders. Social Science & Medicine 68, 570-78.

Voir un compte-rendu français de cet article sur le site Information hospitalière


[1] Dimension psychologique qui renvoie à la part active que nous prenons à ce qui nous arrive dans le sens du contrôle de notre propre destin.

[2] Pour trouble déficitaire de l’attention avec hyperactivité (TDAH).

[3] Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux (DSM-IV - 4e version.