(2009) Il est admis que nommer la maladie psychiatrique peut être utile et libérateur pour celui qui en souffre

Publié le 13.05.2011 | Mise-à-jour le 23.05.2011 | par Hélène Fagherazzi-Pagel

Pourtant dans les années 1970, on criait au danger de la stigmatisation stigmatisation Parole ou action menant à transformer une déficience, une incapacité ou un handicap en une marque négative pour la personne. Voir Le Grand Dictionnaire terminologique québécois. , induit par l’étiquetage en santé mentale


La stigmatisation stigmatisation Parole ou action menant à transformer une déficience, une incapacité ou un handicap en une marque négative pour la personne. Voir Le Grand Dictionnaire terminologique québécois. des "fous" est apparue avant l’existence des classifications des maladies mentales. Des auteurs psychologues démystifient une grande idée fausse en santé mentale.

Dès 1973, David Rosenhan, professeur de psychologue légale, interroge, provocateur : "Que diraient vos amis s’ils vous savaient atteint de schizophrénie paranoïde ?". L’hypothèse qu’il vérifiait alors était la suivante : le diagnostic psychiatrique crée une stigmatisation, il expose l’individu au "nuisible" : le préjugé.

On disait même, dans les années 1970, qu’il ne fallait plus écrire dans le dossier le nom de la maladie. Par exemple, "Dépression majeure" (caractérisée, sévère, ...) était transformée en "Paraît triste", "Pleure énormément", "Marche et parle de façon très ralentie"...

Rosenhan "clôt le dossier" en 1973, avec la publication d’un article aussi célèbre que révolutionnaire : On being sane in insane places (Être sain d’esprit parmi les fous). Huit individus sans troubles psychiatriques, dont l’auteur lui-même, se sont rendus dans des hôpitaux spécialisés avec quelques symptômes, et ont été hospitalisés du fait de leurs allégations : hallucinations, angoisse, etc. Ils racontèrent alors leur expérience de "pseudo-fous" durant - en moyenne - les dix-neuf jours de leur hospitalisation.

Les diagnostics initiaux leur ont collé littéralement à la peau (dans sept cas sur huit : "début de schizophrénie"). Selon l’auteur, ces résultats mettait en cause la fiabilité des diagnostics psychiatriques donc leur bien-fondé. Jusqu’à ce jour, l’étude de Rosenhan, très médiatisée dès sa publication reste citée par les non spécialistes.

Cette thèse erronée envahit le monde des idées. Elle demeure cependant une "sacrée" référence sur le concept d’aliénation mentale. L’étude de Rosenhan comportait de nombreuses failles méthodologique. Il n’a jamais donné accès à ses données pour ques ses conclusions puissent être vérifiées !

De ces histoires d’hommes emportés dans le tourbillon infernal de l’institution s’élève toujours plus, non plus comme un dogme, mais comme une certitude prouvée par "la science" (l’article en question était parue dans la grande revue Science !), le concept de stigmatisation : poser un diagnostic crée l’étiquetage, lui-même créant le stigmate.

Des études moins "extra-ordinaires" dans leur "design", c’est à dire leur méthodologie, bien plus sérieuses prouvent le contraire dès les années qui suivent la parution de l’article vedette. Pourtant, on n’en sort plus. Robert L. Spitzer démontre dès 1975 que les symptômes sont des informations cliniques fiables en santé mentale. Ils suggèrent un diagnostic. Il explique ce qui peut apparaître comme une évidence : les "marques" sont inhérentes à leur présence visible et observable...

Les diagnostics permettent aussi de ne plus envisager une sorte de dichotomie sociale : fou versus sain (libre versus aliéné, ...). Une enquête ultérieure révèlera que tous les faux patients étaient sortis "en rémission", car ils ne manifestaient plus aucun symptôme (en passant cependant par les traitements médicamenteux d’alors). Logique. Preuve en est, d’après Spitzer, qu’être stable n’est pas une "formalité" ! Cette donnée clinique est tout à fait exceptionnelle en psychiatrie, concernant notamment les schizophrènes. Et c’était le cas de la plupart des "faux-patients-vrais-internés".

D’autres études sérieuses sur le plan méthodologique ne manquent pas d’expliquer comment les comportements aberrants des grands malades (avec les traitements lourds de l’époque) changent les réactions des personnes à leur contact. Être "atteint de troubles bipolaires", pour un auteur d’actes irraisonnés, peut aider le patient et ses médecins, voire les juges. Une phase maniaque ou hypomaniaque signifie un symptôme reconnu, chez un patient affaibli par l’un des symptômes de sa maladie. Mais ceci n’est pas valable pour les seuls troubles de l’humeur.

Pour un enfant gravement atteint de maladie mentale comme l’autisme, porter un diagnostic va lui permettre d’avoir une histoire de vie plus cohérente, accompagnée de soins spécifiques, voire de reconnaissance pour un futur travail.

L’idée n’a pas fait son chemin parmi tous : porter un diagnostic ne "stigmatise" pas. Ce sont les comportements aberrants des malades qui créent le stigmate, mais pas les étiquettes psychiatriques ! Nommer [1] aide le patient atteint de troubles mentaux chroniques [2] à être soigné, accompagné. Le prendre en charge, c’est aussi l’autoriser à mettre un nom sur ce qu’il pourra expliciter dans son environnement social : école, famille, travail.

Recevoir un diagnostic psychiatrique peut au contraire favoriser l’apparition d’attitudes positives envers les malades


Source :

Lilienfeld, S.O., Lynn, S.J., Ruscio, J., Beyerstein, B.L., (2009). 50 Great Myths of Popular Psychology : shittering misconception about human behavior. Chichester : Wiley-Blackwell, 332 p., 181-5.

Voir aussi nos entrées Chronisanté :

Trouble mental

Stigmate

Glossaire


[1] Aujourd’hui selon la 4e version de la classification suivante : Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorders (DSM-IV) (manuel statistique et diagnostique des troubles mentaux), en psychiatrie, produit par une société savante étatsunienne pour le monde. Et selon la 10e version de la Classification internationale des maladies (CIM 10), pour les séjours hospitaliers, par exemple, et produite par L’Organisation mondiale de la santé (OMS). Il existe bien sûr des correspondances entre les deux classifications, sauf exception.

[2] Cependant tous regroupés en affection de longue durée, ALD n° 23, quand ils sont sévères.