(2009) Maladies chroniques liées aux pathologies mentales sévères

Publié le 08.07.2010 | Mise-à-jour le 12.07.2010 | par Laurent Panes

Les maladies somatiques chroniques et les troubles psychiatriques, fréquemment associés, s’aggravent mutuellement


Dans ce cas, ces pathologies somatiques sont souvent sous-diagnostiquées, donc peu soignées. Sans traitement, elles peuvent avoir les conséquences les plus néfastes : réduction de la qualité de vie Qualité de vie Aux confins du social et du psychologique - ou de "l’individuel", la qualité de vie liée à la santé est multidimensionnelle. , taux accrus de récidive, d’hospitalisation, de mort prématurée [1]...

Cette corrélation est reconnue depuis longtemps. Ainsi, avant l’introduction des psychotropes modernes, des rapports datant des années 1920 suggéraient que le trouble bipolaire et la schizophrénie étaient associés à un métabolisme du glucose anormal. Dans les années 1950, une grande enquête britannique a rapporté que les patients atteints de troubles psychiatriques présentaient plus de maladies somatiques que la population générale, et que cette fréquence augmentait avec la sévérité du trouble psychiatrique. Au sein de la population psychiatrique, les schizophrènes connaissaient des taux de maladies somatiques plus importants que n’importe quel autre groupe diagnostique.

Actuellement, les patients atteints de maladies mentales sévères ont une espérance de vie bien plus réduite que la population générale des pays développés. Par exemple, dans le cas des Etats-Unis, on a une réduction d’au moins 30% (de 78 ans à environ 53 ans).
La prévalence des maladies cardiovasculaires est de 1,5 à deux fois plus élevée chez les personnes atteintes de dépression que dans la population générale, et le trouble bipolaire présente également des risques accrus de morbidité et de mortalité dues à ces affections.
Or, parmi les facteurs qui augmentent sensiblement ce risque cardiovasculaire, l’obésité et le diabète sont au premier plan. La prévalence des maladies métaboliques et de l’obésité s’est accrue rapidement dans la population générale, mais encore plus dans la population psychiatrique. Ainsi, Fagiolini et al., dans une étude menée auprès de 441 patients bipolaires, ont trouvé que 40% de ces patients réunissaient tous les critères diagnostiques du syndrome métabolique [2].

Si la relation de causalité exacte entre maladie mentale et obésité reste incertaine, il est cependant à peu près assuré que les deux affections s’aggravent mutuellement. Une maladie mentale sévère et/ou son traitement peuvent contribuer à l’obésité par une augmentation de l’appétit, une dépense énergétique réduite ou une moindre capacité à prendre soin de soi.

Inversement, les patients bipolaires obèses présentent plus d’épisodes dépressifs et maniaques, plus d’épisodes aigus, sévères, d’une durée plus grande. Le temps de récidive est raccourci, et ils commettent plus de tentatives de suicide.

De plus, dans la vie quotidienne, les patients obèses sont plus souvent en butte à la discrimination et à la stigmatisation stigmatisation Parole ou action menant à transformer une déficience, une incapacité ou un handicap en une marque négative pour la personne. Voir Le Grand Dictionnaire terminologique québécois. (soins médicaux, éducation, emploi), ce qui peut diminuer leur estime de soi. Les troubles liés à l’obésité, tels que l’apnée du sommeil, peuvent également influer de façon négative sur le trouble psychiatrique premier.

Plusieurs études ont constaté que les patients atteints de troubles mentaux graves avaient également des taux plus importants de diabète par rapport à la population générale, la différence augmentant sensiblement avec l’âge. Leur espérance de vie est réduite de 25, voire 30 ans, les maladies cardiovasculaires représentant la principale cause de mortalité prématurée.

Plusieurs facteurs ont été mis en avant qui contribuent à la précarité de l’état de santé des malades mentaux sévères :

  • les effets secondaires des médications : les antipsychotiques atypiques, par exemple, souvent utilisés pour traiter la schizophrénie et le trouble bipolaire, augmentent les risques d’obésité, de diabète, d’hyperglycémie, d’hyperlipidémie et de maladies cardiovasculaires. D’où la nécessité, dans ce type de traitements, d’une surveillance pharmacologique rigoureuse ;
  • des modes de vie peu salubres : diverses études ont constaté que le taux de tabagisme était particulièrement élevé chez les malades mentaux, que leur régime alimentaire était peu équilibré (plus de matières grasses, moins de fibres...), et qu’ils faisaient nettement moins d’exercice physique que le reste de la population.
  • une vulnérabilité génétique éventuelle,
  • une moindre accessibilité et qualité des soins : certains de ces facteurs sont liés au patient, tels qu’une réticence habituelle à chercher une aide médicale ou à se conformer aux régimes médicamenteux prescrits. D’autres sont liés à la tendance des cliniciens à se focaliser sur la santé mentale au détriment de la santé somatique, à une qualité médiocre de la communication entre patient et soignant, et au coût élevé des soins.

Des interventions comportementales (éducation nutritionnelle, exercice physique, gestion du stress, hygiène de vie, du sommeil...) seraient ainsi souhaitables, qui aideraient les patients à adopter des modes de vie plus salubres dans une optique de prévention de maladies chroniques associées. En sachant que de tels changements dans le mode de vie ne peuvent être que graduels.

Et une attention accrue, de la part des cliniciens, devrait être portée aux risques de toxicité des psychotropes utilisés pour le traitement des troubles mentaux, ainsi qu’à la possibilité de maladies somatiques associées.


Source : Fagiolini A., Goracci A. (2009). The Effects of Undertreated Chronic Medical Illnesses in Patients With Severe Mental Disorders. Journal of Clinical Psychiatry 70(suppl3):22-29. Voir aussi notre entrée Chronisanté : Rapport sur la santé mentale en France _


[1] Connue par le calcul d’un taux de mortalité avant l’âge de 65 ans pour 100 000 habitants. Le problème est alors de savoir si la mort est "évitable" (c’est à dire due à des comportements à risque comme la consommation d’alcool, le tabac, les accidents de la route, le HIV/sida, le suicide).

[2] Une personne sera définie comme atteinte du syndrome métabolique si elle a une obésité centrale (abdominale) ajoutée à deux des quatre facteurs suivants : triglycérides élevés, cholestérol HDL bas (qualifié de "bon" cholestérol), tension artérielle élevée ou niveau élevé de glucose à jeun. On inclut le sexe, et on prend en compte l’ethnie pour l’obésité centrale mesurée par le tour de taille (opinions d’experts en diabétologie, en cardiologie, en lipidologie, en santé publique, en épidémiologie, en génétique, en métabolisme et nutrition, du monde entier).